Pour la première fois, Paris aura donc mis en œuvre la circulation alternée six jours durant, en moins de deux semaines. Un pansement sur une jambe de bois. Car certes, il s’agit du pic de pollution aux particules le plus long et le plus intense jamais constaté dans la capitale (relativisons cependant cette déclaration en rappelant que les premières mesures de polluants n’ont été réalisées qu’en 1979 et qu’il a été prouvé que les émissions polluantes étaient pires avant), mais surtout, cette mesure d’urgence censée endiguer l’épisode néfaste n’a eu aucun effet concret sur les concentrations de polluants. Imposée à partir du 05 décembre, on nous annonçait dès le lendemain que la circulation alternée n’avait même pas permis d’empêcher que le phénomène de pollution ne s’aggrave.

L’alerte n’était finalement retombée qu’à l’arrivée du weekend et grâce à la dégradation des conditions météorologiques, ce que l’on pouvait prédire à la simple lecture des cartes prévisionnelles de Prév’air et que les interdictions, voulues par une minorité d’ultra-alarmistes déconnectés de toute réalité économique et sociale, n’auront en aucun cas influencé.

On nous opposera alors que les automobilistes manquent de civisme, qu’ils n’ont pas respecté la disposition, alors qu’elle avait été communiquée la veille au soir (quand même !). Mais si les usagers préfèrent prendre le risque d’écoper d’une amende plutôt que de laisser leur voiture au garage, c’est probablement qu’ils ont une bonne raison de l’utiliser et qu’il ne s’agit pas seulement d’un caprice de banlieusard égoïste trop attaché à son confort. Peut-être est-il temps alors de se poser les bonnes questions ?

Incompatibles avec les besoins quotidiens de mobilité

Les Français sont évidemment majoritairement soucieux de leur santé, de celles de leurs enfants et de leurs aînés, et de la qualité de leur cadre de vie de façon générale. Et s’ils ne cèdent pas aux obligations prescrites par des élites disposant de chauffeurs privés et bénéficiant de dérogations écrites expressément pour elles, ce n’est pas par goût de la provocation, mais bien parce qu’elles sont incompatibles avec leurs besoins quotidiens en termes de mobilité.
Proposons alors des alternatives efficaces (des métros et RER qui circulent en nombre suffisant et sans tomber en panne) et ils seront plus nombreux à emprunter les transports en commun. Adaptons les infrastructures routières pour offrir à chaque usager (et non en privant l’un pour réserver à l’autre) la place et la sécurité qu’il mérite et ils seront plus nombreux à vélo ou à pieds. Et acceptons enfin que pour certains, l’automobile constitue le seul mode adapté et que leur véhicule reste indispensable chaque jour.

Pour ceux-là, le seul levier d’action pour réduire l’impact de leurs déplacements n’est pas l’interdiction, mais l’accompagnement pour assainir le parc automobile roulant. Permettons à un ménage d’acquérir une voiture moins polluante sans se ruiner grâce à une prime à la casse, à un bonus plus large (et non réservé aux seuls modèles électriques) et non uniquement basé sur les émissions de CO2 (ce qui est une aberration lorsque l’on cherche à éradiquer le diesel) et les effets observés sur la qualité de l’air seront à coup sûr bien plus probants que la politique d’écologie punitive et pénalisante menée jusqu’alors. Mais pour cela, encore faudrait-il une véritable volonté d’améliorer les choses et pas seulement une malhonnêteté intellectuelle qui consiste à sanctionner à tout va un automobiliste qui devrait se sentir coupable de conduire un véhicule qui a révolutionné le domaine des transports et dont on voudrait aujourd’hui faire l’unique responsable de tous les maux de la planète.

une poignée de mesures pour l'électrique

Dans ce monde où on accuse les automobilistes de rester bloqués à l’ère Pompidou alors que certains aimeraient sans doute revenir à la charrette, on sent la principale intéressée dans le dossier quelque peu perdue. Ségolène Royal, ministre de l’Écologie et des Transports, a en effet attendu la réunion exceptionnelle du Conseil des ministres du 10 décembre – dédié à la prolongation de l’état d’urgence – pour annoncer comme un cheveu sur la soupe ses « mesures » anti-pollution, mettant ainsi fin à l’indignation des sensibilités écologistes, outrées du silence du gouvernement alors que les Français « suffoquaient ». Bref, la ministre a donc fini par présenter une poignée de mesures, largement orientées vers le développement de l’électrique : élargissement des aides financières pour l’achat de véhicules électriques (bonus pour les utilitaires et taxis, subvention pour les scooters) et négociation avec les Sociétés concessionnaires d’Autoroutes (SCA) pour la gratuité des trajets de ces véhicules.

De nouvelles dispositions qui, à défaut d’être efficaces pour lutter contre la pollution de l’air, ne feront du moins pas de mal… On est davantage dans le symbole que dans le plan d’action à proprement parler. Les véhicules utilitaires sont principalement employés par des professionnels qui parcourent de nombreux kilomètres à la journée et n’ont pas de temps à perdre à chercher une borne de recharge ; on suppose donc que le faible nombre de demandes pour bénéficier du bonus qui leur est octroyé ne ruinera pas le système.

Encourager l’usage d’un deux-roues motorisé est cohérent dans le sens où il permet de réduire les phénomènes de congestion en ville, situation reconnue comme étant la plus pénalisante du point de vue des émissions polluantes. Malheureusement, il est peu probable que l’automobiliste qui transporte ses deux enfants jusqu’à l’école avant de rejoindre le bureau abandonne son véhicule à quatre roues pour un scooter… Enfin, on peut qualifier les gesticulations de Madame Royal pour obtenir des SCA la gratuité de leurs tronçons pour les voitures électriques de « poudre aux yeux », tant il reste exceptionnel de croiser ce type de motorisation sur les réseaux routiers autres qu’urbains, en raison de la faible autonomie dont ils disposent encore et de la rareté des bornes de recharge hors grandes agglomérations.

on attaque les foyers les plus modestes

Finalement, la mesure la plus critiquable parmi cet arsenal qui, une fois de plus, nie le fait que l’automobile n’est pas la seule source de pollution (le chauffage, l’industrie et l’agriculture sont loin d’être tous blancs) et qui, pour cette seule et unique raison, n’a aucune chance de tenir ses promesses, est celle qui concerne la majorité des usagers : la mise en place obligatoire, pour toutes les communes situées en zone dite « polluée », du fameux Certificat pour la qualité de l’air (Crit’air). Car il s’agit là de la mesure la plus pénalisante et la plus discriminatoire que l’on pouvait imaginer et qui, de plus, prend forme au sein d’une véritable usine à gaz !

Sous couvert de catégoriser les véhicules en fonction de leurs émissions de polluants, on cible et attaque en réalité les foyers les plus modestes (peut-on décemment croire qu’un automobiliste qui a les moyens de s’offrir le dernier modèle hybride plug-in préfère conserver son diesel des années 1980 ?) en leur interdisant l’accès aux centre-ville. Et non content de renforcer cette ségrégation par l’argent, on provoque de la même façon une dévaluation de leur bien, les condamnant ainsi à conserver un véhicule qu’ils n’ont plus le droit d’utiliser sous peine de subir un préjudice financier non négligeable en cas de revente.

À ces inégalités de traitement, s’ajoute un formidable imbroglio quant à la mise en œuvre de la mesure : entre date de première mise en circulation, norme EURO, dispositif de dépollution en rétrofit, vraie-fausse obligation d’apposition et calendrier de restrictions différent d’une commune à l’autre, comment l’automobiliste pourrait-il s’y retrouver et adhérer au dispositif ?

À l’aune de ces nouvelles annonces gouvernementales, on constate donc malheureusement que l’écologie se fait encore et toujours en opposition avec la majorité des citoyens, et applique en matière de mobilité un modèle qui voudrait que l’automobile, après avoir été au cours du siècle passé un formidable outil de progrès social et économique et s’être démocratisé au sein de toutes les couches de la société, ne soit à l’avenir réservée qu’à quelques privilégiés, parce qu’après tout, les autres peuvent bien faire des sacrifices.

À quand de vraies solutions, des mesures équilibrées et acceptables pour tous ? 2017 pourrait être (cette fois) l’année du changement et l’on peut espérer que les candidats à la prochaine élection présidentielle entendent les attentes des Français à ce sujet. Tout espoir n’est pas perdu.