Douze ans après son essai « Pour le prix de ce livre, vous pourriez avoir une voiture » (Le Cherche Midi, 2006), Jean-Claude Puerto-Salavert revient sur l’avant-scène éditoriale avec un nouvel ouvrage : « #Partage ta bagnole ! » (Editions Exils, 10 euros).

Dès les premières lignes, on reconnaît le style direct de Jean-Claude Puerto-Salavert : « Votre vie d’automobiliste va changer radicalement dans les dix prochaines années. Cette révolution, vous ne devez pas la subir. Vous et moi, nous devons en être les acteurs. (…) Dans dix ans, il faudra faire un formidable effort de mémoire pour se souvenir qu’en 2018, on possédait « sa » voiture sans la partager. Qui se rappelle du Minitel à l’heure de l’Internet et du smartphone ? ».

S’il n’y va pas par quatre chemins, « L’alternative est simple. Soit la voiture s’adapte à la nouvelle donne écologique, soit elle disparaît », il demeure résolument optimiste : « L’automobile non polluante et sûre est pour demain ». Et pour la rendre accessible au plus grand nombre, dans la mesure où cela induit un rajeunissement du parc, il faut la partager.

Jean-Claude Puerto-Salavert, qui était âgé d’une dizaine d’années en mai 68, ne se prive pas d’un clin d’œil : « Au slogan de Mai 68, « Sous les pavés, la plage », on pourrait substituer : « Sur les pavés, des bagnoles neuves » ». Mais en entrepreneur avisé, il sait aussi nous mettre en garde face à des écueils bien réels : « Cette révolution de la bagnole ne sera pas sans risques. Les enjeux financiers du partage vont attirer la convoitise des méga-plateformes mondiales. Fortes de leurs capacités d’investissement illimitées, elles vont tenter de s’emparer du butin. Rivées à une gestion anonyme, centralisée et arbitraire des besoins, sans souci des harmonies communes, elles renforceraient immanquablement les frustrations dans la population. Ce serait une impardonnable erreur de laisser faire les géants du numérique. Encore plus grave qu’avoir laissé filer nos emplois industriels dans des pays à bas coûts de main-d’œuvre ».


En avant-première dans L’argus, découvrez tout au long de la semaine quelques extraits du livre qui sera commercialisé début avril.




"Chapitre 2. « la cité idéale ».
Citoyen et consommateur...
En 2030, l’automobiliste a repris le contrôle de son véhicule.



Dans chaque communauté de proximité, les usages de la voiture deviennent multiples. Les plaisirs aussi. Les véhicules se partagent entre les conducteurs de façon rationnelle. Chacun a accès, pour un soir, à la voiture sublime dont il a rêvé, dont sa femme a rêvé.
Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse... de la conduite. Dans les communes rurales, les agriculteurs se partagent bien les moissonneuses-batteuses dans les coopératives qu’ils ont créées.

Au sein des groupes industriels, les cadres prennent indifféremment les voitures de service que la société loue en son nom. Dans les familles aisées, parents et enfants se partagent deux ou trois véhicules, selon l’usage et le moment. Pourquoi les citoyens n’auraient-ils pas eu, eux aussi, accès à la voiture du voisin ? Dans chaque quartier de la cité idéale se sont créées des communautés de partage. Parfois ex nihilo, au sein d’une paroisse ou d’un club de sport. Parfois, ce sont les réseaux traditionnels de l’automobile, de la banque ou de l’assurance qui ont structuré et animent leurs clubs de partage. Le territoire a vu essaimer des communautés, tout comme la France des années 1960 voyait ouvrir une agence bancaire à chaque croisement de rues. Avec à la clé des centaines de milliers d’emplois.

En 2030, ce n’est plus de leur voiture que les Français sont fiers. Ils sont fiers de leurs voitures au pluriel, ou plus exactement de leur communauté automobile. Au début, ce sont les plus jeunes qui ont commencé à partager leur auto et progressivement les plus âgés s’y sont mis, de telle manière qu'aujourd’hui tout le monde partage sa voiture.

Quand je dis tout le monde, cela ne signifie pas que chacun, sans exception, partage sa voiture, mais il est devenu impossible de distinguer une classe sociale ou une catégorie de la population qui y soit réfractaire. Simplement certains citoyens, par leur usage régulier d’une voiture, ont besoin d’en posséder une et d’autres citoyens préfèrent profiter de celles d’autres adhérents. C’est vraiment l’usage qui fait entrer dans une catégorie ou une autre. Des enquêtes montrent que ceux qui ont besoin d’une voiture moins de six jours par mois ont presque tous renoncé à la propriété. Car, pas de problème, ils sont assurés de trouver une voiture disponible dès qu’ils en ont besoin.

À l’intérieur d’une communauté, tout le monde a besoin de tout le monde, d’autant que les rôles changent en permanence. On peut être successivement propriétaire, puis locataire. Propriétaire d’une petite voiture la semaine pour aller travailler, et locataire de la berline d’un voisin pour partir en week-end avec sa famille. Ce voisin, commercial dans une entreprise, passe beaucoup de temps en semaine dans sa voiture et le week-end ne rêve que vélo ou marche à pied.

Il faut ici préciser le sens que je donne au mot propriétaire. Il s’agit de celui qui a la responsabilité permanente de l’auto. Il n’est pas obligé de la posséder à proprement parler. Il peut très bien la louer lui-même sur une durée longue et en tirer des revenus lorsqu'il n’en a pas besoin. En 2030, les communautés sont déjà bien organisées. Les membres se réunissent en fonction de critères géographiques, bien sûr, mais aussi confessionnels, sportifs ou que sais-je encore. Dis-moi à quelle communauté automobile tu appartiens, je te dirai qui tu es. Ou, plus exactement, qui tu aimerais être. On retrouve dans le choix des communautés le même souci du paraître, la même frime qu’avec autrefois le choix d’une voiture : on se la pète toujours un peu.

Mais finalement où est le mal ? Pour les psychologues, cette tendance a un nom : le « transfert narcissique », et ils con sidèrent qu’il est sain de se projeter au travers d’un objet symbolique. À condition bien sûr de ne pas trop s’écarter de la réalité."


To be continued!
Retrouvez dès demain de nouveaux extraits du livre de Jean-Claude Puerto-Salavert, "#Partage ta bagnole !", un opus vif et prospectif à paraître aux éditions Exils.