L’évolution technologique des véhicules a permis à plusieurs équipementiers de devenir des champions de l’innovation. Jacques Mauge, président de la Fédération des industries des équipements pour automobiles (Fiev), revient sur ce mouvement. Il imagine un monde idéal, où les véhicules seraient achetés pour la technologie qu’ils contiennent et pas uniquement pour leur marque.

Quel regard portez-vous sur la situation de l'équipementier GM&S ? (Interview réalisée fin mai 2017)
D’abord, ce n’est pas un cas général. Les équipementiers ont plutôt bien géré la crise de 2008-2009. GM&S a eu plusieurs repreneurs, mais aucun n’a réglé les problèmes. L’un d’eux est que GM&S ne travaille que pour l’auto. Les constructeurs sélectionnent leur fournisseur selon certains paramètres : technologie, capacité d’investissement, couverture internationale, produits, compétitivité... Quand un grand donneur d’ordres ne donne plus de volume, c’est parce que l’un des paramètres n’est plus satisfait.
 

Infographie : Un CA en hausse depuis trois ans

Quelle est la situation financière et économique des équipementiers en France et comment évolue-t-elle ?
La situation s’améliore. Nous avons pu analyser les derniers résultats de nos champions et leur chiffre d’affaires progresse [voir le graphique]. En parallèle, notre balance commerciale est devenue déficitaire. Pourtant, nos exportations augmentent (+ 1,9%, à 20,75 Mds€), mais bien moins vite que nos importations (+ 7,9%, à 21,5 Mds€). Nous ne produisons plus assez en France. Ce sujet nous renvoie à la problématique du coût du travail et de la fiscalité de production. Notre pays doit devenir plus attractif sur ce sujet.

Les équipementiers présentent de plus en plus d’innovations et Valeo a même dépassé PSA l’année dernière au nombre de dépôts de brevets. Quel bilan en tirez-vous ?
Nous ne sommes pas dans la course aux dépôts, mais cela montre que les équipementiers sont tournés vers l’innovation. Valeo dédie 11 % de son chiffre d’affaires en R&D, c’est impressionnant ! Nous vivons une incroyable période de bouleversement technologique. Jusqu’à présent, nous ne faisions qu’améliorer le même concept de moteur à combustion. Maintenant, nous sommes dans la rupture, avec des révolutions dans la motorisation par l’électrique, l’hydrogène…

Bosch a une offre de mobilité pour deux roues. Les équipementiers peuvent-ils devenir des acteurs de la mobilité, comme les constructeurs ou les géants du numérique ?
Tous les acteurs de la chaîne de valeur se posent des questions, car l’arrivée de l’économie numérique permet à de nouveaux entrants d’intervenir et de menacer les acteurs existants. Le métier des équipementiers et des constructeurs est tellement difficile que personne ne cherche à le leur voler. Mais au sein de cette chaîne, si la valeur se déplace, d’autres acteurs peuvent alors s’y engouffrer. Ce qu’il faut éviter, c’est de rester dans le créneau le moins rémunérateur, la fabrication pure, pour se diriger vers les services.

Jacques Aschenbroich, président de Valeo, a évoqué cette multiplication de valeur induite par les véhicules autonomes, qui passerait de 500 à 5 000 € par voiture. Partagez-vous cette idée ?
Absolument. Mais si les équipementiers ne sont pas réactifs, ils ne bénéficieront pas de ce mouvement de valeur. Les capteurs des véhicules autonomes, équipements très coûteux, devront être utilisés pour d’autres fonctions. Par exemple, observer les places vides dans la rue et renseigner en temps réel une plateforme indiquant les stationnements disponibles. 30% des véhicules qui circulent aujourd’hui cherchent une place de parking.

Jacques Mauge a 62 ans

La part des équipementiers dans la conception des véhicules ne cesse de croître. Quelle est-elle aujourd’hui ?
Plus de 80 %. Et elle progresse. Il ne faut pas le voir comme une victoire sur les constructeurs. Cela traduit surtout que la R&D n’est plus aux mains des constructeurs. La position de l’équipementier devient de plus en plus stratégique. Il ne s’agit pas d’un renversement de pouvoir, car les constructeurs gardent la main sur le choix des technologies développées. Le moment de rêve, c’est quand le constructeur n’a plus le choix. C’est le cas d’Intel Inside dans les ordinateurs. On pourrait imaginer un Valeo ou un Bosch Inside... Mais pour arriver à ce stade, l’équipementier doit avoir une visibilité du marché final. Ce sont des budgets de communication énormes qui souvent indisposent le client constructeur. Les services numériques peuvent être l’occasion de faire connaître une marque.

Le véhicule autonome arrive en France. Où en est sa législation ?
La réglementation n’est pas aussi rigide qu’elle pourrait. Le législateur voit beaucoup d’avantages dans le véhicule autonome. Un automate n’est jamais fatigué, ne boit pas, ne dort pas, est respectueux des lois. Ce sujet motive le législateur et est une opportunité pour les équipementiers. Les aides à la conduite vont arriver assez vite. Tous les vents sont favorables. Le 100 % autonome mettra plus de temps. Il y aura des accidents, mais s’il y en a dix fois moins, ce sera un énorme progrès. L’obstacle sera plutôt de gérer la cohabitation des véhicules autonomes et non autonomes.

La cyberattaque vécue par l’industrie française il y a quelques semaines vous fait-elle craindre le pire pour le véhicule autonome ?
Pas de panique ! On ne peut bien sûr jamais écarter le risque, mais on voit bien que personne n’est encore arrivé à entrer dans les fonctions de pilotage des avions.

Quel impact le Brexit aura-t-il sur les équipementiers ?
La Grande-Bretagne a eu une stratégie remarquable pendant dix ans pour attirer les industriels. Les équipementiers n’y avaient pas encore beaucoup investi, puisqu’ils livraient depuis le continent. Le Brexit est tombé au pire moment, car les industriels allaient commencer à investir. C’est dommage pour l’Angleterre qui allait récupérer les fruits de sa stratégie.



Equip Auto 2017 : le retour de la techno

« À quelques semaines de l’édition 2017 [17-21 octobre, porte de Versailles, à Paris], je peux vous assurer que le pari est relevé. Nous ne pouvons pas tout dévoiler, puisque plusieurs exposants souhaitent gérer leur communication, mais la plupart des grands acteurs seront présents. L’innovation technologique sera largement mise en valeur, avec un démonstrateur de véhicules autonomes. Le salon a signé un partenariat avec le Syndicat des équipements de la route (SER), qui va construire une route intelligente dans le pavillon 2, comprenant une zone urbaine, rurale et de travaux. Cinq véhicules autonomes vont circuler sur cette route intelligente. »