« Nous avons toujours dit que si Carlos Ghosn était durablement empêché de diriger l'entreprise, il faudrait mettre en place une nouvelle gouvernance solide et pérenne », indique sobrement Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances, avant d’ajouter que ce moment était vraisemblablement arrivé. En effet, cela fait désormais plus de deux mois que Carlos Ghosn est maintenu en détention au Japon et le procès, qui devrait s’ouvrir d’ici environ six mois, promet d’être long. Dès lors, le maintien de Carlos Ghosn à la tête du groupe Renault semble compliqué et la direction provisoire deviendrait mal nommée.

L’effacement après l’empêchement

Il n’est pas question de « lâchage », mais l’Etat doit rester dans son rôle : défendre la présomption d’innocence d’une part, et assurer les intérêts du groupe Renault d’autre part. Il ne lui revient pas de défendre Carlos Ghosn, surtout sans connaître l’entièreté du dossier. En revanche, il doit prendre garde à éviter tout faux-pas vis-à-vis de l’opinion publique. Les conditions financières de son départ (si un accord est trouvé entre les différentes parties et qu’il ne faut pas attendre l’assemblée des actionnaires de juin) doivent être transparentes et la gestion du dossier doit être médiatiquement neutre, car le mouvement des Gilets jaunes demeure prégnant et les ingrédients d’un scandale populaire sont tous réunis.

Vers un binôme Jean-Dominique Senard – Thierry Bolloré ?

Dans le même temps, il faudra annoncer la succession de Carlos Ghosn. Si Didier Leroy, vice-président exécutif de Toyota, voire Patrick Pélata, qui mène actuellement de front de nombreuses activités, sont des noms parfois avancés, l’idée d’un duo réunissant Jean-Dominique Senard, actuellement président directeur général de Michelin, et Thierry Bolloré, directeur général délégué du groupe Renault, tient la corde. S’il reste élusif, au cours de différentes interventions médiatiques (Le Journal du Dimanche, LCI…), Bruno Le Maire souligne que Jean-Dominique Senard a une compétence reconnue dans le secteur automobile, puisqu'il a dirigé Michelin avec beaucoup de talent et d’excellents résultats. Et d’ajouter qu’il s’agit d’un grand industriel qui a une conception sociale de l’entreprise, ce qu’il a démontré à plusieurs reprises. Cette solution présente plusieurs avantages. Tout d’abord, Jean-Dominique Senard et son conseil ont réglé sa succession à la tête de Michelin, puisque Florent Menegaux a été adoubé et qu’il prendra officiellement ses fonctions en mai. Par ailleurs, Jean-Dominique Senard fait effectivement valoir une riche expérience industrielle, chez Total, Saint-Gobain, Péchiney, Michelin, avec une précieuse spécialité financière. En outre, sa dimension sociale n’est pas un vain mot et les syndicats du groupe reconnaissent volontiers que leur président est enclin au dialogue, le récent rapport « Entreprise et intérêt général » qu’il a rendu avec Nicole Notat en étant une autre parfaite illustration. Jean-Dominique Senard est d’ailleurs souvent revenu sur un épisode de sa carrière qu’il juge douloureux, à savoir l’OPA d’Alcan sur Péchiney et son coût social. Ebranlé, il présentera sa démission à l’issue de l’opération. C’est alors qu’un certain Edouard Michelin l’appellera… A ceux qui estiment que son âge pose problème, rappelons que c’est ce qui l’a empêché de briguer la présidence du Medef, pour de rigides questions de statuts, certes, mais que Jean-Dominique Senard n’a qu’une année et deux jours de plus que Carlos Ghosn. Enfin quand on dit de quelqu'un de poli, élégant et affable qu’il est suranné, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche dans le monde même dans lequel on évolue.

La direction de l’Alliance en question

En se projetant plus avant, une fois la succession de Carlos Ghosn entérinée, il sera alors temps de travailler sur la direction de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. Les discussions ont déjà débuté, mais elles sont d’une nature complexe, et la période n’est pas la plus propice à des concertations apaisées. Ce sera aussi le grand défi proposé au successeur de Carlos Ghosn.