Les procureurs décident de remettre Carlos Ghosn en garde à vue sur de nouvelles charges. Il est accusé d'avoir "imputé sur les comptes de la société (Nissan) des pertes d'investissements personnels", ce qu'il dément selon les médias.

L'arrestation du PDG de l'alliance automobile Renault-Nissan-Mitsubishi Motors, le 19 novembre à Tokyo, avait fait l'effet d'un coup de tonnerre, sa longue garde à vue avait ensuite étonné à l'étranger et le système judiciaire japonais s'était retrouvé sous le feu des critiques.

Les médias avaient annoncé qu'il resterait sous les verrous jusqu'à la fin de l'année 2018, voire au-delà, mais le tribunal a désavoué jeudi 20 décembre le parquet : geste rarissime, il a refusé d'étendre la garde à vue du dirigeant de 64 ans et rejeté ensuite l'appel des procureurs.

Une libération sous caution semblait alors imminente et Carlos Ghosn se disait déjà prêt à "restaurer sa réputation", selon son avocat cité par les médias, mais c'était sans compter sur la ténacité du parquet, apparemment furieux d'avoir été humilié la veille.

Le bureau des procureurs a ainsi décidé de l'arrêter de nouveau, ce qui lui donne 48 heures supplémentaires pour l'interroger sur de nouvelles charges, d'abus de confiance cette fois. La durée de cette garde à vue peut en outre être encore étendue.

Pertes imputées à Nissan

Selon un communiqué du parquet, Carlos Ghosn est soupçonné d'avoir "failli à sa fonction de PDG et d'avoir causé un préjudice à Nissan". Concrètement, le parquet lui reproche d'avoir "imputé sur les comptes de la société des pertes d'investissements personnels" subies à cause de la crise financière d'octobre 2008, ce qu'il nie selon la chaîne de télévision publique NHK. La somme incriminée s'élève à 1,85 milliard de yens (14,5 millions d'euros). 

Il est aussi accusé d'avoir effectué quatre transactions d'un montant total de 14,7 millions de dollars, d'une filiale de Nissan vers un autre compte à son bénéfice.

Pour le moment, le Franco-libano-brésilien a été inculpé le 10 décembre pour avoir omis de déclarer aux autorités boursières environ 5 milliards de yens (38 millions d'euros) de revenus sur cinq années, de 2010 à 2015. Son bras droit Greg Kelly, arrêté en même temps que lui, a aussi été mis en examen. Les deux hommes sont également soupçonnés de minoration d'émoluments sur la période 2015-2018, pour un montant de 4 milliards de yens.

Au cours des auditions, M. Ghosn aurait reconnu avoir signé des documents mentionnant des paiements qu'il était censé percevoir au moment de quitter Nissan, mais il assure, selon la presse, que ces montants n'étaient pas définitivement établis et n'avaient donc pas à être inclus dans les rapports publics de l'entreprise.
M. Kelly ne fait pas, lui, l'objet d'un nouveau mandat d'arrêt et ses avocats ont déposé vendredi une demande de libération sous caution, a indiqué le tribunal de Tokyo.

"Brutalité"

Pour Carlos Ghosn, qui séjourne actuellement dans une petite cellule d'un centre de détention de Tokyo, c'est une troisième étape qui s'ouvre sur le front judiciaire. Un imbroglio qui risque d'alimenter les critiques sur la justice nippone.

"Le système pénal japonais a été révélé au grand jour à l'étranger. Ce n'est pas forcément la meilleure face du Japon, ce n'est pas bon pour le monde des affaires", a commenté pour l'AFP Me Lionel Vincent, avocat du barreau de Tokyo."Les dirigeants étrangers sont surpris de la brutalité de la procédure et craignent à tort d'être pris au piège de règles qu'ils ne connaissent pas et d'un système qu’ils ne maîtrisent pas", a-t-il ajouté.

Pendant ce temps, l'alliance Renault-Nissan est dans la tourmente. Les constructeurs japonais Nissan et Mitsubishi Motors ont déjà révoqué à l'unanimité M. Ghosn de la présidence de leurs conseils d'administration, mais le groupe français Renault l'a maintenu jusqu'à présent à son poste, confiant "à titre provisoire" la direction exécutive à son numéro deux Thierry Bolloré.

De son côté, Nissan, lui-même inculpé dans l'affaire, se prépare à une éventuelle libération de son ancien sauveur, qu'il accuse aujourd'hui de tous les maux. Pour le groupe, qui a mené l'enquête pendant des mois en interne avant de transmettre les charges au parquet, "les preuves sont substantielles et convaincantes". "Nissan poursuit ses propres investigations, dont le champ continue de s'élargir". Selon une source proche du dossier, si Carlos Ghosn devait sortir de prison, Nissan lui interdirait l'accès à ses locaux, même si en théorie il peut siéger au conseil d'administration.
Seule une assemblée générale extraordinaire d'actionnaires peut le démettre de son titre d'administrateur.