Pas encore « pénurique », mais la raréfaction se dessine… C’est le premier sentiment des acteurs de l’automobile quand on les lance sur le sujet de l’emploi. C’est une réalité, ils font face à des difficultés de recrutement pour les postes de vendeur comme pour ceux de mécanicien. Pour la réparation, la tendance s’accentue. « Les métiers de l’après-vente gardent cette mauvaise image d’antan et attirent de moins en moins. Nous sommes pourtant loin des clichés qui subsistent », indique Michel Chapuit, chef du service qualification et retail de BMW. Quelques réflexions ont donc été lancées et plusieurs projets ont vu le jour : écoles, académies, classes, concours, challenges… Gros plan sur ce nouveau sourcing. En 2017, Kia a imaginé les contours d’une école pour former au Certificat de qualification professionnelle (CQP) de vendeur, pris en charge par l’Association nationale pour la formation automobile (Anfa), au sein même de son centre de formation, à Nanterre. Le succès étant, une seconde promotion de 20 personnes découvrira les lieux en fin d’année et pour deux ans.

« Nous avions besoin de structurer les équipes de vente pour accompagner notre plan de croissance, qui est d’atteindre 3% de part de marché d’ici à 2020. Concernant l’après-vente, nous aurons besoin de techniciens, mais nous sommes en pleine création de parc, c’est par conséquent moins la priorité », déclare Guillaume de Boudemange, directeur des opérations commerciales de Kia Motors France.

Mais d’autres constructeurs se sont lancés pour apporter du sang neuf dans leurs ateliers.

Technicien expert après-vente

Toyota estime avoir créé plus de 9 000 postes en France et ne compte pas s’arrêter là. Depuis une dizaine d’années, le constructeur a ouvert une quinzaine d’écoles dans le cadre du programme mondial Toyota Technical Education Program. Ce projet a été réévalué afin de recruter d’une autre manière : dans la fourniture de matériels et dans la création de ses propres cours. Ainsi, plusieurs classes aux couleurs de Toyota ont ouvert à partir de septembre et ce, toutes les deux semaines, à raison de 675 heures de formation en alternance sur douze à quatorze mois. À terme, les quatorze privilégiés ressortiront avec un diplôme, le CQP de technicien expert après-vente automobile (Teava), reconnu par la branche.

« C’est une grande première pour nous, souligne Agnès Longue, directrice des ressources humaines chez Toyota France. En complément de ceux de l’Anfa, nos formateurs vont pouvoir dispenser des modules dédiés à l’hybride ou à l’hydrogène. Ces apprentis seront bien accompagnés sur nos spécificités. Nous espérons par la suite que ces diplômés postuleront chez nous, sinon, nous aurons clairement tout raté ! »

Outre ces classes, la filiale prévoit, pendant la formation, des visites au siège à Vaucresson (92) et à l’usine de Valenciennes (59). « C’est vraiment passionnant et intéressant de voir comment les organismes et les écoles s’investissent autant que nos équipes », ajoute-telle.

Muscler le réseau

Le nom du programme de formation de FCA, Tech Pro2, a été déposé.

Une implication telle, qu’il faut remplir les objectifs en aval. Toyota tentera de muscler son réseau de distribution d’au moins 200 personnes, conseillers commerciaux comme techniciens. Cette campagne de recrutement s’ajoute aux 300 contrats temporaires devant être transformés en CDI, annoncés, en début d’année, par Toyota pour son site de production. Près d’une soixantaine d’écoles sous l’effigie Fiat Chrysler Automobiles existent dans onze pays. Lancé en France en 2016, le programme du groupe italien, baptisé Tech Pro2 (nom déposé), repose sur la collaboration de sept établissements sous contrat, répartis sur plusieurs régions : Garac à Argenteuil (95), les Apprentis d’Auteuil à Thiais (94), l’institut Lemonnier à Caen (14), Don Bosco à Nice (06), La Joliverie à Nantes (44), le lycée Louis-Armand à Chambéry (73) et MFR IMAA à Cruseilles (74). Le constructeur souhaite également renforcer son effectif de 200 techniciens dans les trois ans à venir. « Le plus difficile est de trouver les établissements qui répondent à nos besoins locaux, indique Laurent Brisemeur, directeur opérations services de Fiat France. Le but est clairement de se projeter. Nous avons trois ans pour fixer nos bases, combler nos besoins, devenir matures. Il s’agit d’une grande opportunité, nous devons en profiter. »FCA met à disposition du matériel, comme des outils de diagnostic, et prêtent des véhicules et des pièces. Il envoie également des formateurs pour différentes interventions, de type métier ou de sensibilisation. Les cursus durent environ quatorze mois en alternance et 25 étudiants font partie des promotions.

Le challenge BMW

Comme ces constructeurs, BMW organise ses propres concours chaque année. L’allemand dispose d’un centre de formation à Tigery (91), mais a voulu pousser le recrutement plus loin en liant son Challenge bac pro BMW et son programme de formation. « Même si l’on s’investit depuis vingt-cinq ans, il faut être davantage présent dans le monde de l’apprentissage et développer des contacts », signale Michel Chapuit. La finale nationale du challenge, événement annuel créé en 1991, se déroule généralement en mai. Elle oppose plusieurs équipes de trois élèves provenant de dix lycées (sur une centaine d’inscrites au départ). Le trinôme gagnant remporte un chèque cadeau d’une valeur de 850 € par équipier. « Tout le monde y gagne, la seule participation est un grand moment. Les élèves visitent notre centre et découvrent nos technologies et nos véhicules », précise le dirigeant. Ils peuvent également entrevoir une possibilité d’intégrer une formation chez BMW, car les meilleurs sont forcément invités à postuler (40% des finalistes passent des entretiens à cet effet). À la fin du cursus, BMW et les organismes partenaires délivrent le précieux sésame : le CQP Teava. Deux groupes de 12 à 16 personnes intègrent le centre de formation de Tigery chaque année.

Un individu en pleine construction

Via ces nouveaux canaux, les constructeurs ciblent de plus en plus les jeunes sans expérience. Le profil idéal : un individu en pleine construction, en devenir. C’est à ce moment précis que la transmission du savoir et des gestes est la plus fluide, qu’un être humain assimile et découvre le plus d’enseignements, forge son caractère et fixe ses habitudes. « Nous devons aider notre réseau en générant de l’intérêt chez les jeunes. L’apprentissage est notre nouveau lien avec eux », indique Laurent Brisemeur (Fiat). Agnès Longue (Toyota) va même plus loin : « Il nous faut former des jeunes qui seront piqués Toyota, car ils seront opérationnels immédiatement. » Les constructeurs veulent ainsi contrôler de A à Z le processus de recrutement, de la formation à l’embauche, et ainsi faire perdurer les valeurs et l’image de leur marque.

« La formation en France est excellente, mais elle ne nous convient pas. Nous venons compléter l’enseignement de base pour pourvoir travailler avec toutes nos technologies, en voiture comme en atelier », ajoute Michel Chapuit (BMW).

Ces dirigeants n’ont aucun moyen de pression pour que ces jeunes formés restent dans le réseau après l’obtention de leur diplôme. BMW observe tout de même que plus de 95% d’entre eux signent un CDI après le cursus. Le succès est donc remarquable, tant les constructeurs promettent sécurité de l’emploi et évolution interne. Tous confient que ce n’est pas le seul canal pour recruter, mais ces rendez-vous sont désormais ancrés dans leur stratégie de recrutement ou même de marketing. « Évidemment, notre programme Tech Pro 2 n’est pas la réponse aux problématiques du marché de l’emploi, mais il est une excellente alternative », répète Laurent Brisemeur. « Nos challenges et nos formations sont désormais immanquables. Ils engagent des frais, mais les investissements sont rentables humainement. », conclut Michel Chapuit (BMW).