L’arrestation du PDG de Renault, également patron de l'Alliance Renault-Nissan, ce lundi 19 novembre au Japon, ne manque pas d’inquiéter le réseau français de distribution du Losange. En effet, dans le contexte actuel de défiance envers les élites, difficile d’imaginer que les clients fidèles de la vénérable marque de Billancourt puissent rester indifférents à des soupçons de fraude fiscale, avérée ou non, de la part d’un homme aux revenus réputés stratosphériques. Avec des conséquences à redouter sur l’image de la marque et ses chiffres de vente.

Quand Nissan mord la main qui l’a nourri

Hélas, rien n’indique que cette « affaire Ghosn » se restreigne à un simple dossier de fraude
fiscale, tant les évènements récents semblent prendre des allures de roman d’espionnage, sur fond de tensions nourries entre les équipes françaises et japonaises de l’alliance et de désaccords politiques entre Tokyo et Paris. En effet, sitôt la nouvelle connue de sa mise en garde à vue, aboutissement d’une enquête japonaise menée sur dénonciation interne, le patron opérationnel de Nissan, Hiroto Saikawa, affirmait que "le long règne de Carlos Ghosn a affecté les activités de Nissan", et demandait d’emblée la démission de celui qui présidait aux destinées de l’alliance depuis 2009.

Pourtant, Nissan n’a pas toujours été dans une forme olympique, et c’est probablement à Carlos Ghosn qu’il doit sa résurrection : d’homme malade de l’industrie automobile japonaise lors du rachat de 43% de son capital par Renault en 1999, le constructeur nippon, à force de restructuration et de rationalisation sous la houlette de Carlos Ghosn, s’est mué en champion de son secteur sur tous les continents. En vingt ans, Nissan, avec l’aide de Mitsubishi dont il contrôle 34% du capital, n’a cessé d’accroitre sa contribution à l’alliance, au point de représenter aujourd’hui près des deux tiers de sa production totale. En 2017, cet agglomérat de marques comprenant également Dacia, Samsung Motors, Alpine, Infiniti, Venucia, ou encore Lada, est devenu numéro un mondial des ventes avec 10,6 millions d'automobiles écoulées. Parmi elles, 6,84 millions sont badgées Nissan ou Mitsubishi, et seulement 2,67 millions Renault, dont un nombre significatif de Dacia siglées du Losange.

Nissan pourrait s’offrir Renault

Il n’en fallait pas plus pour susciter la rancoeur des équipes de Nissan, contrariées de voir la gouvernance de l’alliance incomber à un constructeur Français quasi inconnu en-dehors de l’Europe et de l’Amérique du Sud. En effet, l’alliance s’est partagé le monde, et c’est à Nissan que revient le monopole des marchés les plus dynamiques, en particulier l’Amérique du Nord et l’Asie avec la Chine, et l’Afrique subsaharienne.

Dans ce contexte, la demande récente de Nissan portant sur l'attribution de droits de vote correspondants à sa participation de 15% dans Renault, ou encore les grincements de dents suscités au Japon par l’ingérence de Bercy qui détient 15% des parts du constructeur, peuvent être analysés à posteriori comme autant de signes avant-coureurs d’un malaise grandissant. Désormais, avec la chute de Carlos Ghosn, le monde politique français s’inquiète des velléités d’indépendance de la marque de Yokohama : Jean-Christophe Lagarde, député et patron de l’UDI évoque ainsi ouvertement cette hypothèse, demandant au gouvernement de veiller aux positions de Renault. "J'espère que l'arrestation de Carlos Ghosn n'est pas une manoeuvre du Japon pour organiser le divorce entre Renault et Nissan", déclare-t-il.

Pire encore, certains analystes vont jusqu’à envisager la possibilité d’un rachat pur et simple du Losange par son allié nippon ; selon le cabinet AlphaValue, cette acquisition lui coûterait à peine 1 milliard d’euros en trésorerie, sous réserve de l’accord de l’Etat Français.

Quelle que soit la suite de l’affaire Ghosn dans les prochains jours, une certitude s’impose : le prochain patron de l’alliance ne sera pas un grand défenseur de Renault, ni même sans doute un Français, pas plus qu’un francophile. De quoi susciter les plus grandes inquiétudes pour la marque de Boulogne-Billancourt dont, en réalité, la mise sous étouffoir par son encombrant allié ne date pas d’hier, tant la construction des gammes de l’alliance semble se faire au détriment de la position de Renault en France.

Renault : le risque d’une "citroënisation"

Ainsi, le choix de concevoir le nouveau Koléos sur la base du Nissan X-trail mais sans 7 places ni banquette coulissante peut largement expliquer son insuccès commercial face au 5008. De la même manière, pour sa nouvelle Micra, Nissan n’a pas souhaité reprendre la plate-forme d’une Clio pourtant référence européenne sur ce segment. Inexplicable dans un groupe ayant élevé l’économie d’échelle au rang de religion. Pire encore, les électriques Zoé et Leaf ne partagent aucune pièce commune, pas même la chaine de traction. Un moindre mal pour Nissan, qui peut compter sur le marché américain pour écouler son modèle, mais une occasion ratée de tirer les coûts pour Renault qui n’a que l’Europe pour écouler sa citadine zéro émission. De même, il aurait été logique que les Datsun, voitures low cost de Nissan, reprennent la base des Dacia. Que nenni, les Datsun seront 100% Nissan ou ne seront pas. Dernière exemple, le pick-up Renault Alaskan est vendu 2.000€ plus cher que son clone nippon Nissan Navara, avec trois ans de garantie en moins.

Des aberrations qui ne sont probablement étrangères aux difficultés commerciales de
Renault en France, et qui semblent montrer que la créature Nissan ressuscitée par Carlos Ghosn avait déjà échappé à son contrôle depuis plusieurs années. S’il ne pouvait ou ne voulait pas piloter la stratégie industrielle de l’alliance au bénéfice exclusif de la France, au moins son patron déchu avait-il à cœur de préserver l’emploi et l’image de Renault dans l’hexagone. Pas certain que son successeur en fasse autant. Dans ces conditions, le futur de Renault pourrait bien rappeler de bien mauvais souvenirs à ceux qui ont connu les ternes gammes Citroën sous l’ère de Jacques Calvet, patron de PSA Peugeot-Citroën dans les années 90.