A l’occasion de Movin’On, deuxième édition d’un événement qui vient prolonger l’ancien Challenge Bibendum avec succès (60 pays, 70 intervenants de premier plan, 150 partenaires, 16 conférences et 44 ateliers de coworking), nous avons rencontré Jean- Dominique Senard. Interview.

Quelle est votre perception de cette deuxième édition de Movin’On ? Le sommet prend-il les orientations que vous souhaitiez lui donner ?
Nous sommes encore dans une phase d’installation de la marque Movin’On, mais nous avons tenu parole en optant pour un rythme annuel, avec cette nouvelle édition à Montréal exactement un an après la précédente. Simultanément, le Movin’On Labs prend de l’ampleur et reste fidèle à sa vocation de think and action tank, à savoir qu’au-delà de la réflexion, il faut faire des propositions concrètes. Ainsi, la communauté Beyond 2° C de Movin’On Labs a présenté cette année son rapport « Speeding up to < 2° C », avec Ernest & Young, et préconise des solutions et des prises d’initiative. D’une manière générale, Michelin occupe le positionnement que nous souhaitions dans cet écosystème ouvert, à la fois fédérateur et tiers de confiance, au service d’une mobilité devenue inclusive.

Parmi les axes d’amélioration, n’y a-t-il pas l’objectif de rassembler davantage de constructeurs automobiles, seulement au nombre de neuf cette année ?
C’est effectivement une piste de travail et elle devrait aboutir dans la mesure où les lignes bougent, nous le constatons en observant les salons automobiles traditionnels. Nous devons aussi nous atteler à développer notre volet académique et universitaire, le rapport entreprises-écoles n’étant pas le point fort de la France, contrairement à d’autres pays, notamment l’Inde et la Chine. Nous n’avons pas d’inquiétude par rapport à notre ambition de devenir le « Davos de la mobilité » et ce devrait être le cas dans deux ou trois ans.

Le rythme annuel est-il le bon par rapport à celui des innovations ?
Oui, car les technologies évoluent en permanence et le cycle actuel est particulièrement rapide. Dans notre domaine, l’essor des pneus connectés en est une parfaite illustration. En général, le digital modifie toutes nos organisations et certaines perspectives, comme le machine learning non supervisé, sont vertigineuses. D’où la nouvelle organisation matricielle mise en place dans le groupe depuis le début de l’année. Le rythme annuel est le bon, surtout que les gens ont besoin de se rencontrer à l’heure des nouvelles technologies numériques ou virtuelles. C’est important pour les ingénieurs comme pour les actions de lobbying.

La recherche d’influence est une pierre angulaire de Movin’On. Comment qualifieriez- vous la qualité d’écoute des hommes politiques et du législateur actuellement ?
D’une manière générale, nous avons toujours appelé de nos voeux des régulations lisibles et fermes. Nous en avons besoin. Tout comme chacun sait que je suis favorable aux partenariats public-privé, qui se révèlent le plus souvent très féconds, en permettant de définir des objectifs à la fois ambitieux et réalistes. Dans le domaine du pneumatique en tant que tel, je suis favorable à un renforcement des régulations. Nous l’avons demandé à propos du contrôle des performances des pneus usés, des performances tout au long de la vie du pneu en fait, afin d’éviter des changements trop précoces et de diminuer l’empreinte environnementale de nos activités. Nous avons été entendus et le débat a déjà considérablement avancé en un an. Par ailleurs, nous avons annoncé à Montréal que d’ici à 2048, les pneus Michelin seront fabriqués à 80% avec des matériaux durables et que 100% seront recyclés. Si tous les acteurs jouent le jeu, c’est possible, surtout dans ce délai qui permet de nouer tous les accords nécessaires dans les différents pays.

Comment envisagez-vous les législations relatives aux données, sachant qu’à l’avenir, vous ne voulez vendre que des pneus connectés ?
C’est un sujet complexe et sensible, car il a trait à l’éthique, mais aussi à la concurrence, avec des luttes d’influence entre l’Europe, les États-Unis ou la Chine. Le cadre législatif doit être défini par les États, mais le contrôle régulier peut sans doute être confié aux entreprises.

Au chapitre des innovations technologiques, Michelin accélère ses recherches sur la pile à combustible. Cela correspond à une diversification ?
Les technologies à hydrogène reviennent comme enjeu central de la mobilité du futur, beaucoup de craintes ou de freins technologiques étant derrière nous. Le Plan hydrogène que vient de dévoiler le gouvernement marque d’ailleurs une impulsion. Michelin est très présent dans cette filière en construction, car nous sommes investis dans les différents organismes qui la supervisent. Nous travaillons aussi de manière concrète, avec Symbio [fabricant de kits de piles à hydrogène], et dans une perspective plus vaste via nos équipes de R&D. D’une manière générale, l’enjeu clé résidera dans le fait de développer des solutions alimentées par de l’énergie décarbonée dès l’amont.

Estimez-vous, comme certains experts, que la bataille du véhicule électrique a déjà été perdue par l’Europe, à cause de l’accès aux terres rares des batteries notamment, et qu’il faut aller vite pour ne pas être pris de vitesse sur l’hydrogène ?
Je ne suis pas aussi catégorique. Je ne mets pas en concurrence frontale les différentes énergies alternatives, dont la pertinence est souvent à mesurer à l’aune de l’usage. Mais il est vrai que le véhicule électrique se heurte, en l’état actuel de la science, à des limites infranchissables pour une diffusion très large et le respect de strictes exigences environnementales. Concernant l’hydrogène, il n’y a pas de temps à perdre, les objectifs et les enjeux sont connus. Michelin est en ordre de marche.

Pour le développement des solutions à hydrogène, seriez-vous ouvert à une alliance d’envergure pour pouvoir proposer une offre complète avec un time to market plus court ?
Tout à fait, cela pourrait être dans le domaine du possible. Nous l’avons d’ailleurs déjà fait au niveau de la distribution des pneumatiques.

En rêvant à une alliance française, Plastic Omnium, avec son champ de compétences spécifique dans ce domaine, pourrait-il être une option ?
Pourquoi pas, même si ce n’est pas d’actualité. L’essentiel pour une association, c’est la complémentarité et l’efficacité.

À l’heure où la passation de pouvoir avec Florent Menegaux à la tête du groupe se précise, dans quel état d’esprit êtes-vous ?
Pour le groupe Michelin, je suis très optimiste, car le plan de réorganisation est lancé et respecte ses jalons. Malgré le risque que représentent les matières premières dans notre secteur, nous ne quittons pas non plus nos objectifs de marge opérationnelle revus à la hausse en tourisme, PL et pneus de spécialité. Par ailleurs, je suis optimiste pour notre secteur, car l’attente est désormais considérable sur le développement durable. Les avancées sur l’enjeu de l’économie circulaire, un thème qui m’est cher, en témoignent, tout comme les évolutions en Chine ou en Inde.

Où se tiendra l’édition 2019 de Movin’On ?
À Montréal, du 4 au 6 juin, et c’est une grande satisfaction. J’aurai laissé ma place sur l’avant-scène à Florent Menegaux, mais je ne serai pas bien loin vu mon immense attachement à l’événement et au groupe.