L’accès aux données est un sujet complexe en France, même quand elles sont vieilles de plusieurs années et concernent de la « tôle », et non des individus. Pendant longtemps, obtenir les informations relatives à l’historique des véhicules en circulation était un vrai casse-tête. Ainsi, alors que des sites tels que Carfax et Autocheck faisaient autorité aux États-Unis et au Royaume-Uni ou que le Car-Pass s’imposait en Belgique pour faciliter les transactions de VO, aucun acteur en France ne parvenait à trouver la martingale pour développer le site de référence permettant de proposer un « carnet de santé » ou la « carte d’identité » du véhicule d’occasion. Avant de lancer en janvier 2017 le site Autorigin, Fabien Cohen-Solal s’est d’abord heurté à des portes fermées à double tour. Que ce soit l’Utac-OTC, les assureurs ou les spécialistes du traitement de données, aucune organisation n’était disposée à partager ses données. « J’ai décidé de redémarrer l’activité il y a trois ans, car je sentais que les choses avançaient dans le bon sens », confie-t-il. Cette fois, c’était la bonne. Et depuis quelques mois, c’est l’effervescence. Autovisa, Certificare, Caribook ou encore Histovec proposent aujourd’hui une plateforme permettant d’accéder à l’historique, certes encore imparfait, des VO.

« Les États-Unis et le Royaume-Uni sont des marchés d’open data où la collecte des données sur les véhicules est facile, indique Bruno Nédélec, fondateur de Certificare. En France, le sujet est plus complexe et le Règlement général pour la protection des données nous oblige à être encore plus attentifs. Mais ces données existent en France. Tout l’enjeu est de les mutualiser. »

Prise de conscience et ouverture


Cette accélération soudaine résulte à la fois d’une prise de conscience des professionnels, d’acheteurs toujours plus demandeurs de transparence et, surtout, d’un environnement légal plus favorable en France et en Europe. « Quand nous achetons un bien immobilier, nous disposons d’un historique complet et transparent. Je pense qu’il y a une prise de conscience des acheteurs de voitures et une volonté de plus en plus marquée de pouvoir disposer d’un historique complet du véhicule », juge Marc Rampon, fondateur d’Autoviza. Depuis le 15 octobre dernier, suite au partenariat conclu avec Carfax, Autoviza est en mesure de délivrer des informations complémentaires sur les véhicules importés d’Italie, d’Espagne, de Belgique et des pays scandinaves.

Poser de nouvelles briques


Autorigin rapport historique occasion
Un exemple de rapport délivré par la société Autorigin
Le dirigeant estime qu’il peut fournir des données sur un quart des véhicules importés dans l’Hexagone. « Il existe désormais un vrai consensus pour dire qu’il faut montrer patte blanche et ouvrir l’accès aux données », observe Fabien Cohen-Solal. Les rapports édités par Autorigin permettent de connaître le nombre de propriétaires depuis la première immatriculation du véhicule en France, leur durée de détention, leur profil (particulier, loueur, auto-école, taxi), les zones géographiques où ils ont roulé (ville, plaine, montagne…) et délivre des informations concernant les rappels des constructeurs ou encore les tests de sécurité réalisés sur le véhicule. La société peut aussi déterminer s’il s’agit d’un VO qui est resté en stock chez un garagiste, s’il est sorti du parc français, s’il a été importé ou s’il s’agit d’un véhicule hors d’usage. Seules les informations relatives à ses propres véhicules ou à ceux en vente sur des sites de petites annonces sont consultables. Autorigin, qui propose sa solution à plusieurs groupes de distribution (dont Briocar du groupe Bodemer) et à l’opérateur de ventes volontaires Alcopa Auction, revendique sur son site plus de 100 000 visiteurs uniques par mois, plusieurs milliers de rapports édités mensuellement et un taux de conversion « qui se situe dans la fourchette haute du e-commerce ».


« À l’avenir, nous pouvons prétendre proposer le même niveau d’exhaustivité que Carfax. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain, rappelle Fabien Cohen-Solal. Le plus dur est de passer de 0 à 10. Nous avons posé la première brique et maintenant, il faut continuer. Je pense que cette avancée va beaucoup dépendre des professionnels. Certains sont encore hésitants ou sur la retenue.»


Patience et persévérance sont donc les maîtres mots sur ce marché. « Nous ne sommes pas confrontés à des organismes bloquant l’accès aux données, mais davantage à des interlocuteurs ne percevant pas l’intérêt qu’ils ont à nous les fournir, précise Marc Rampon (Autoviza). Nous avons acquis au fil des ans une solide expérience dans le traitement de la data. Il s’agit d’un travail de détective, qui réclame du temps pour rechercher les informations et s’assurer ensuite de leur cohérence. Nous discutons avec beaucoup d’acteurs pour continuer d’enrichir nos rapports chaque année. Nous avons fait la moitié du chemin en termes d’informations recueillies. Sur certains éléments, comme l’accidentologie ou les données à caractère administratif, nous sommes au même niveau que Carfax. »

Certificar rapport historique occasion
Bruno Nédélec, fondateur de Certificare
Pour Bruno Nédélec (Certificare), c’est davantage le système Car-Pass, mis en place en Belgique et aux Pays-Bas, qui a servi de modèle. Dans le cadre de son dernier poste de directeur des ventes Europe de Renault Sport Cars, le dirigeant breton a ainsi pu observer l’absence de traçabilité des véhicules d’occasion à l’échelle européenne, laquelle nuit au business des distributeurs. « Car-Pass est une solution simple à mettre en place et qui vise à lutter contre les fraudes aux kilométrages et la remise en circulation de véhicules gravement accidentés, explique-t-il. Nous avons choisi de nous concentrer sur ces deux sujets, qui suscitent le plus d’attente de la part des professionnels. »

Une démarche de service public


L’arrivée de nouveaux acteurs va naturellement permettre de braquer un peu plus les projecteurs sur ce service. « Être seul sur ce marché, comme nous l’avons été par le passé, c’est complexe. Je considère, par exemple, que l’arrivée d’Histovec est une bonne chose », avoue Fabien Cohen-Solal. Un sentiment partagé par Bruno Nedelec. « Ce que cette société propose est très bien et surtout m’a conforté dans notre stratégie de nous concentrer sur les données du véhicule et moins sur l’aspect administratif. » À la différence des autres sociétés, qui commercialisent leurs rapports auprès des professionnels ou des particuliers, la start-up Histovec, qui dépend de la Délégation à la sécurité routière et du ministère de l’Intérieur, s’inscrit dans une démarche de service public. En un mois (entre octobre et novembre), le site a recensé plus de 92 000 connexions et généré 40 000 rapports pour des automobilistes, alors qu’il a été officiellement lancé... le 1er décembre dernier. Le potentiel est donc réel. Histovec est né d’un « hackathon » (programmation informatique collaborative) organisé à la fin de 2017 en interne par le ministère de l’Intérieur.


« Le projet a retenu l’attention des membres du jury, puisque nous avons gagné cet “hackathon”, raconte Richard Violet, à l’origine du projet. L’idée était de prémunir les particuliers des arnaques lors de l’achat d’une occasion. Au même moment, nous avons appris que la Délégation à la sécurité routière travaillait sur un service similaire. Aussi, nous avons uni nos forces et mis en place des synergies, qui ont permis de développer en six mois la phase béta du site. Ce service doit être gratuit, car les particuliers n’ont pas à payer pour récupérer l’historique de leur véhicule. Nous ne voulons pas non plus que les données soient exploitées à des fi ns commerciales. »


Bien que rattachée à un ministère, la start-up Histovec ne bénéficie ni de passe-droit ni de facilités pour obtenir les données sur les véhicules. L’exhaustivité tant recherchée réclame du temps. Pour tous, les échanges et les discussions avec les différents organismes concernés se poursuivent afin d’enrichir la base de données.