Paris ne sera bientôt plus la seule ville à pratiquer la ségrégation automobile en Île-de-France. Les communes (79 sont concernées) composant la majeure partie de la métropole du Grand Paris (MGP) ont fait un choix le 12 novembre dernier. « Le projet de mise en place d’une zone à faibles émissions (ZFE) métropolitaine interdira à partir du 1er juillet 2019, les véhicules polluants disposant des pastilles Crit’air 5 et non classés à l’intérieur du périmètre de l’A86 [super-périphérique en banlieue parisienne]. Cette action a un effet bénéfique sur la santé de 5,6 millions d’habitants et répond à la fois à une urgence sanitaire (5 000 décès prématurés par an sur la métropole), climatique et juridique (loi relative à la transition énergétiques pour la croissance verte et les directives européennes sur la qualité de l’air) », se satisfait la MGP dans un communiqué.

« J’entends vos inquiétudes »


Au terme d’un débat nourri, le maire de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), Patrick Ollier, qui préside aussi la MGP, s’est voulu à la fois insistant et rassurant. « Je veux bien que l’on attende cinq ans de plus, a-t-il dit à ses homologues maires franciliens, mais ce seront 30 000 morts de plus. J’entends bien vos inquiétudes, je les partage. Si nous constatons que nous n’avons pas les moyens de franchir le cap, nous pourrons suspendre notre décision. » L’air francilien est en effet trop pollué par les oxydes d’azote (NOx), les particules PM 2,5 et PM 10 issues du trafic routier, l’affaire est reconnue par tous. L’interdiction en juillet prochain des véhicules Crit’air 5 et non classés devrait aboutir, de la part du parc automobile francilien, à une baisse des émissions de NOx de 3 % et celles de particules de 2 %, selon Airparif.

L’association chargée de surveiller la qualité de l’air en Île-de-France a néanmoins étudié divers scénarios. Selon l’un d’eux, il apparaît que l’interdiction des Crit’air 4, 5 et des non classés (soit avant 1997 pour les véhicules à essence et avant 2006 pour les diesels) est la seule mesure à l’utilité avérée : – 28 % de NOx, – 13 % de PM 10, – 19 % de PM 2,5. Un tel tour de vis ne devrait intervenir qu’en 2021 au plus tôt et seulement si toutes les communes concernées acceptent la ZFE sur leur territoire. En réalité, il n’existe pas des inquiétudes, mais une seule, centrale. Elle a été parfaitement verbalisée par Stéphanie Daumin, maire de Chevilly-Larue (Val-de- Marne), à l’occasion de la session de vote de la métropole. « À Chevilly-Larue, les véhicules Crit’air 5, ce sont 2 462 propriétaires, soit 12 % du parc. Je vais aller leur expliquer dès demain qu’ils vont devoir acheter un véhicule électrique, a-t-elle déclaré en forçant le trait. Ne leur mettons pas le couteau sous la gorge ! C’est le meilleur moyen de fabriquer des ennemis de l’écologie (...). Offrons la carotte avant le bâton ! » Son homologue Philippe Juvin, maire de La Garenne- Colombe (Hauts-de-Seine), n’a pas été en reste : « Imposer d’ici à juillet à des citoyens de changer de voiture et à 48 % des artisans de changer leur utilitaire... ? On est dans la précipitation, ce qui fait que la mesure ne sera pas acceptée par les citoyens. »

« Cette mesure sera antisociale »


« Nous sommes pour la mise en place de la ZFE, mais à certaines conditions, réagit Bruno Hélin, vice-président du conseil général du Val-de-Marne, dont il est en charge de l’environnement et de la protection contre les nuisances. Nous désirons une implication de l’État pour compenser les changements de véhicules. Ne serait-ce que pour passer d’une voiture Crit’air 5 à une Crit’air 3. » Le jugement est plus abrupt dans les Hauts-de-Seine. « Nous sommes assez surpris que la métropole du Grand Paris s’arroge cette compétence. Ce n’est pas comme ça que nous voyons les choses, nous regrettons qu’il n’y ait pas eu de concertation en amont. Cette mesure sera antisociale pour les déplacements des plus modestes », considère ainsi le conseil général présidé par Patrick Devedjian.

Le problème est d’autant plus aigu que nombre des villes concernées par la ZFE se trouvent en Seine-Saint-Denis, le département qui concentre sans doute le plus d’inégalités sociales dans le pays. Saint-Denis est ainsi la seule des 79 villes concernées, hors Paris, à recenser plus de 20 000 véhicules Crit’air 5 ou non classés en circulation.« Dans une métropole déjà très inégalitaire, on est en train de créer des citoyens de seconde zone, qui ne pourront plus prendre leur voiture, faute d’avoir les moyens d’en changer, a commenté le maire communiste de la ville, Laurent Russier, dans JSD, le journal de sa commune. Et dans cinq ans, on se demandera pourquoi nos politiques écologiques ne sont pas comprises... »

En Île-de-France, la Seine-Saint-Denis est de loin le département qui concentre le plus de vieux véhicules. D’après les données du ministère de la Transition écologique, les voitures âgées de 11 à 15 ans représentent 41 % du parc, sachant que la moyenne régionale est de 31 %. Autant dire que la pilule ne sera pas facile à faire passer partout. De fait, la MGP laisse à la discrétion des 79 mairies le pouvoir de signer ou non l’arrêté d’interdiction de circulation des véhicules les plus polluants. Certains maires, évidemment, ont déjà annoncé qu’ils ne signeraient pas.