La décision, annoncée par le gouvernement fin 2017, d’aligner progressivement de la fiscalité du Gasoil sur celle du Sans-Plomb à l’horizon 2021 n’a pas manqué de susciter l’émoi en France, en particulier dans les territoires ruraux, plus friands de moteurs Diesel. En effet, la vie loin des grandes métropoles impose des distances plus grandes à parcourir pour tous les actes de la vie quotidienne, majoritairement en véhicule individuel, faute d’offre de transports en commun. Ainsi, nous mettions en évidence en juin dernier la corrélation très nette entre la faible densité des départements français et l’équipement en diesel de leur parc.

Pour autant, certains départements pourtant très urbanisés et denses comme le Nord (452 habs/km²), le Pas-de-Calais (220 habs/km²) ou la Moselle (168 habs/km²) affichent également des proportions importantes de diesels dans leur parc. Trois départements marqués par la présence de bassins industriels en reconversion à la population fragilisée. Dès lors, pourrait-on imaginer qu’un fort pourcentage de Diesel dans un parc puisse être corrélé avec la situation économique de l’unité retenue (ici le département) ?

La fracture Diesel, ou le carburant comme marqueur social de fragilité

Pour le savoir, nous avons donc comparé, pour chaque département, le pourcentage de véhicules roulant au diesel dans le parc de véhicules particuliers, avec le taux de ménages non imposables, marqueur révélateur de la pauvreté, sinon de la fragilité, d’un territoire. Il en ressort deux cartes, dont la superposabilité est frappante :

Les départements les plus pauvres sont aussi ceux qui présentent le plus fort taux de diesels dans leur parc auto.

Ces cartes mettent en évidence la dichotomie entre deux France. D’une part, des régions aisées et dynamiques, marquées par une faible proportion de ménages non-imposés, et un faible taux de dieselisation du parc : la quasi-totalité de l’Ile de France et l’Oise, l’ensemble du Lyonnais et des Savoie, les métropoles de Nantes, Bordeaux, Toulouse, Nice, ou encore l’Alsace. D’autre part, des anciens bassins industriels ou miniers en reconversion marqués à la fois par la faible imposition des ménages, et la prééminence du Diesel : les anciennes régions Lorraine et Nord-pas-de-Calais, ou encore la Loire.

Une ruralité à deux vitesses

De la même manière, les territoires ruraux ne sont pas tous logés à la même enseigne : la Côte d’Or, ou les caves champenoises de la Marne affichent à la fois une faible part de ménages non-imposables et un taux de dieselisation inférieur à la moyenne nationale, tandis que les territoires les plus excentrés et les plus fragiles sont marqués par un parc routier dieselisé à plus de 72% : Massif central, Limousin, Bretagne, Pays de Loire et Poitou, ou encore la Somme, l’Aisne, le Calvados, la Haute-Saône, la Haute-Marne, etc.

Afin de mieux se rendre compte de la corrélation, on peut également illustrer ces données sur un graphe, où chaque département est représenté par un point, positionné en fonction de la part de ménages fiscaux imposés et du pourcentage de véhicule diesel dans le parc. Le lien entre pauvreté et diesel n’en apparait que plus flagrant.
 

La part de ménages imposables est inversement proportionnelle au taux de dieselisation du parc auto.



Evidemment, ce constat ne vaut pas généralisation à l’échelle d’un ménage ou d’un individu, et recèle forcément de nombreux cas particuliers où le choix des automobilistes en faveur du Diesel n’est pas conditionné par leurs ressources financières : libre à chacun de rouler en coupé, cabriolet ou 4x4 au gasoil, de préférer l’agrément de conduite du diesel, de choisir d’équiper son entreprise en diesel pour des raisons fiscales, ou simplement d’acheter un véhicule d’occasion diesel parce que l’offre en essence est inexistante.

Des campagnes en voie de ghettoïsation ?

Il n’empêche qu’en raisonnant à l’échelle de l’unité départementale, preuve est faite que les plus fragiles seront les plus impactés par les mesures anti-diesel, et pas seulement sur le plan financier : avec l’interdiction pure et simple du Diesel planifiée pour 2024 à Paris et 2030 pour l’Ile de France, c’est toute une population rurale qui pourrait alors subir une véritable assignation à résidence, qui ne ferait qu’accentuer encore la fracture territoriale. Une réalité que l’exécutif, à l’heure où ses actions en faveur des plus modestes peinent à convaincre l’opinion publique, ne devrait pas négliger.