La prime à la conversion est un bienfait. Ce système, qui permet à tout citoyen de bénéficier d’une gratification de quelques milliers d’euros pour la mise au rebut d’un véhicule ancien en échange de l’achat d’un autre plus récent, a trouvé son rythme de croisière en 2018. Après des années d’inefficacité, la prime est soudain devenue un must à partir du moment où le gouvernement l’a rendue accessible pour l’achat d’un VO. Résultat : des concessionnaires heureux – en dépit de remboursements qui se font attendre – et un gouvernement qui l’est encore plus, l’environnement et l’atmosphère s’en portant mieux. Mais qui dit prime à la conversion dit aussi abandon à un centre VHU agréé d’un véhicule censé avoir fait son temps. Cette année, la prime devrait générer près de 300 000 demandes selon le Sénat, sachant que le gouvernement tablait au départ sur 100 000 primes. Toutefois, en raison du décalage dans le temps entre démarches administratives et mise au rebut effective du véhicule, les centres de démolition ne verront sans doute pas l’intégralité du contingent 2018 arriver avant le 31 décembre dans leurs aires de stockage. D’où le chiffre de 250 000 voitures supplémentaires avancé par le réseau Indra. Un réseau qui, à l’instar d’autres démolisseurs, ne saute pas forcément de joie au vu des volumes à traiter. Un démolisseur, qui travaille quasi exclusivement avec les assureurs et qui n’est donc pas concerné par l’actuelle recrudescence d’épaves, résume la situation en deux phrases : « Je ne suis pas sûr que mes collègues démontent plus qu’auparavant. La capacité de production de pièces est limitée par la taille des stocks et le dimensionnement des canaux de distribution. »

« Du travail en plus »


VHU centre démolition casseur hors d
L'instauration de la prime à la conversion, en janvier 2018, a provoqué un afflux de véhicules hors d'usage dans les centres de démolition
Selon le CNPA, l’affluence de véhicules supplémentaires créé un premier problème. « Le plus gros souci porte sur la répartition des autos. Certains démolisseurs débordent de voitures, les autres les voient passer », indique l’organisation professionnelle. Loïc Bey-Rozet, PDG d’Indra, se fait plus précis : « L’afflux de véhicules est concentré sur 800 démolisseurs dans un pays qui en compte 1 694. Nous avons donc mis en place un système de délestage. Quand un démolisseur est trop plein, il décharge chez un autre. Notre réseau est pratiquement doublé. Ça marche plutôt pas mal ! » Interrogés, quelques démolisseurs décrivent leur situation actuelle. « C’est sûr que ça donne du travail en plus, confirme le patron de Mignot Auto Pièces, dans la Manche. Sur un an, cela représente pour nous environ 300 voitures supplémentaires. Et cela créé aussi des problèmes de stockage.»

La vente de pièces de réemploi


À Niort, chez Genève Occasion, l’afflux est tel qu’on compare le volume de travail à celui généré par les primes à la casse des gouvernements Balladur et Juppé. Le volume à traiter était à l’époque le double de ce qu’il est aujourd’hui… Genève Occasion ne se plaint pas, mais ne cache pas non plus que cinq démonteurs supplémentaires ont été recrutés ces derniers mois. « C’est aussi pour gérer le volume supplémentaire de vente de voitures accidentées, souligne le démolisseur des Deux-Sèvres. Ils vont rester là quelque temps. »

Le CNPA s’agace de cette mauvaise répartition pour une raison toute simple : les nantis en véhicules sont les démolisseurs qui adhèrent à un réseau de constructeur ! Mais démonter et parquer des véhicules supplémentaires ne seraient pas une contrainte si les affaires avaient suivi. Malheureusement pour les démolisseurs, la vente de pièces de réemploi, en constante progression, ne semble pas connaître de sursaut lié à la prime à la conversion. Le nombre de pièces vendues n’a jamais été aussi élevé, indéniablement. Indra annonce une croissance « exponentielle » des ventes réalisées via son système de commerce en ligne Précis, « avec une progression de 55 % du chiffre d’affaires sur l’année et 1 820 commandes par mois en moyenne. » Chez FRPA, réseau qui fédère 41 démolisseurs essentiellement basés dans le Grand Ouest, on annonce aussi des chiffres de progression de bonne tenue : 4 000 réparateurs adhérents à ce jour, tandis qu’au premier semestre 2018, « FRPA comptabilise 14 810 transactions, contre 10 154 en 2017, soit une progression de près de 50 %. » Le panier moyen par achat est passé de 159€ en 2017 à 169€, pour l’instant, en 2018. Mais ces bons chiffres sont liés à la récente loi qui instaure l’obligation, pour les garagistes, de proposer de réparer avec des pièces d’occasion plutôt qu’avec des pièces neuves.

« Les voitures ont 19 ans »


Genève Occasion confirme ne pas avoir vu ses ventes de pièces exploser avec la prime à la conversion. « On stocke, opine le démolisseur niortais. Nous en aurons peut-être besoin à l’avenir. Et puis nous exportons aussi vers les pays du Maghreb. » L’afflux supplémentaire de véhicules est en effet d’un genre un peu particulier. « Les voitures ont 19 ans d’âge en moyenne, pointe Olivier Gaudeau, directeur de l’ingénierie chez Indra. Elles sont diesels à 70 %, alors que d’habitude, c’est plutôt 60%. » Ainsi, les voitures qui arrivent à la casse en ce moment sont légèrement plus vieilles que d’habitude et bien plus diésélisées. Or, selon la plupart des démolisseurs, le cœur du marché de la pièce de réemploi se situe sur des véhicules de 11 à 12 ans. L’offre ne correspond donc pas forcément à l’appétence du marché français. L’actuelle poussée économique du Maghreb fournit un débouché éventuel, d’autant que « la typologie de véhicules est proche », d’après Olivier Gaudeau, mais tous les démolisseurs ne travaillent pas forcément avec le Maroc ou la Tunisie.

Plus de véhicules à traiter, une place non extensible sur les aires de parcage des centres de démolition, des pièces supplémentaires qui n’étaient pas forcément attendues : tout cela mène à ce que certains démolisseurs se contentent de ce que l’on pourrait appeler le service minimum. Un service qui consiste à dépolluer le véhicule, le mettre en sécurité (explosion des airbags, par exemple), puis à l’envoyer directement au broyeur, sans démontage d’éléments ou presque. « On peut s’attendre à ce que cette situation dégrade de manière significative le taux de recyclage à atteindre, qui est de 95% », reprend Loïc Bay-Rozet. Consolation pour les broyeurs et les démolisseurs : les prix d’achat de la ferraille sont dans une phase haute…