Dans le secteur automobile, les coopérations industrielles, technologiques ou les rapprochements capitalistiques entre grands constructeurs sont monnaie courante depuis très longtemps. En 2019, l’accord conclu entre Tesla et FCA ouvrait la voie à un rapprochement d’un nouveau genre, plus proche de l’arrangement de circonstance ou de la combine, et qui en anglais répond au terme de pooling (littéralement, mise en commun). L’an passé, Toyota et Mazda formaient également une « équipe » reposant sur le même mécanisme et répondant au même enjeu : mutualiser les émissions de CO2 des deux gammes pour permettre au moins vertueux des deux d'être en conformité avec la réglementation Cafe. Dans l'adversité, de nouvelles amitiés naissent.

FCA-Tesla : du cash plutôt que des amendes

Constructeurs CO2 pool pooling objectifs groupe
Tesla a vendu ses "crédits CO2" au groupe FCA

En retard sur ses objectifs d’émissions de CO2, le groupe FCA, dont la Fiat 500 en version 100 % électrique vient seulement d’être lancée en Europe, avait donc choisi de se tourner vers le constructeur américain afin de constituer un pool. Si l’objectif est d'éviter de payer de fortes amendes à l’Union européenne, cet arrangement se paye au prix fort pour FCA : environ 1,8 milliard d'euros sur trois ans. Ce montage, bien que discutable, est considéré comme parfaitement légal aux yeux de la Commission européenne. Selon un rapport publié en octobre par Transport & Environment, le tandem ainsi constitué est déjà conforme à la réglementation Cafe, grâce principalement aux modèles électriques Model 3 et Model S de Tesla.

Selon l’organisme, sans l’apport de Tesla, FCA aurait manqué la cible de 17 g/km. « Dans un scénario où le groupe FCA immatricule environ 600 000 voitures en 2020, l'amende totale aurait été de 60,1 milliards d'euros », indique-t-il. Le tandem FCA-Tesla est devenu un trio depuis le début du mois de novembre, avec l’arrivée au sein du pool du japonais Honda. Les trois constructeurs, que rien ne reliait jusque-là à l’échelle mondiale, ont déclaré fin octobre à la Commission européenne qu’ils allaient faire cause commune pour se conformer à la réglementation.
 

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Dans un rapport publié en octobre, Transport & Environment dresse un état des lieux des principaux constructeurs en Europe dans la course aux CO2

Pools ouverts et Pools fermés

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Romain Gillet, analyste chez IHS Markit.

« Dans la manière dont la réglementation Cafe est construite en Europe, il existe un certain nombre de “facilités” qui permettent d’aller chercher, les premières années, les objectifs cibles, explique Romain Gillet, analyste chez IHS Markit. Ce sont les super-crédits, soit des multiplicateurs pour les ventes de véhicules électrifiés (par exemple, un électrique compte double en 2020), les éco-innovations et technologies qui permettent d’abaisser le CO2 et enfin la possibilité pour les constructeurs de former des pools ou des groupes. Nous avions déjà observé de tels montages aux Etats-Unis* et dans une moindre mesure en Chine. Nous savions que des nouveaux allaient se former en Europe. Peut-être que la crise sanitaire a accéléré le processus. Il faut savoir que les deals qui se forment actuellement sont déjà décisifs, car les constructeurs doivent atteindre leurs cibles spécifiques de CO2 dès 2020 .» Le spécialiste distingue les pools fermés, rassemblant des marques issues d’un même groupe, à l’exemple de Peugeot, Citroën, DS et Opel, et les pools ouverts, plus surprenants, qui associent des constructeurs concurrents, à l’image de Tesla, FCA, Honda ou encore de Toyota et Mazda. « En intégrant Opel dès le départ, PSA a assuré la conformité de la marque allemande à la réglementation européenne grâce aux véhicules plus vertueux des gammes de Peugeot et de Citroën, tout en coupant également certains modèles Opel », rappelle Romain Gillet.

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Les PHEV de Volvo pour compenser le Ford Kuga

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Ford va former un groupe avec Volvo en Europe afin de respecter ses objectifs en matière d'émissions de CO2

Dans le calendrier déterminé par la Commission européenne, les constructeurs devaient déclarer les pools ouverts avant le 31 octobre 2020. D'autres regroupements ont ainsi été annoncés ces dernières semaines : Volkswagen et Saic (pour la marque MG Motor en Europe), Volvo et Ford. Dans le premier accord, c’est le groupe allemand qui va bénéficier des milliers d’unités du SUV électrique du constructeur chinois. « La stratégie de conformité à la réglementation Cafe de Volkswagen est très lisible et repose sur des investissements massifs dans l’électrification des véhicules, avec l’arrivée d’une dizaine de modèles électriques dans les prochaines années. Le retard de commercialisation de l’ID.3, associée à la crise sanitaire, a peut-être un peu précipité ce deal », analyse Romain Gillet.

Dans le second accord, Ford va acheter les « crédits CO2 » de Volvo, qui reposent sur son positionnement haut de gamme et ses modèles hybrides rechargeables. « Initialement, Ford était censé se mettre en conformité tout seul, mais le constructeur subit actuellement des problèmes sur son Kuga PHEV, qui a fait l’objet d’une campagne de rappel. Les livraisons sont interrompues et l’atteinte des objectifs reposait en grande partie sur cette version. Ce pool qui va donc se former avec Volvo est étroitement lié à l’actualité produits. Je pense qu’en début d’année, il n’était pas dans les plans. »

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Des petits arrangements sans lendemain

Si ce montage va permettre à FCA, Ford, Honda, Mazda d’être dans les clous en matière d’émissions de CO2 dès 2020, il n’en reste pas moins très onéreux et surtout limité dans le temps. Compte tenu des investissements et des développements mis en œuvre dans l’électrification des voitures ces dernières années, chaque constructeur devra être en capacité, au moins en 2022, d’être en conformité avec ses objectifs cibles de manière autonome. « Ce type de pool ne va pas durer cinq ans, ni même deux ans. Chaque année, les groupes qui ont été formés devront être redéclarés auprès de la Commission européenne, informe Romain Gillet. Pour FCA, l’idée était de sécuriser les objectifs pour 2020, 2021, voire 2022, en s’adossant à un partenaire, quitte à bruler du cash chaque année. Mais il ne s’agit pas d’une stratégie pérenne. Potentiellement, le montage entre Volkswagen et MG peut durer seulement un an, le temps que les voitures plus vertueuses arrivent au sein du groupe allemand. Rien ne dit non plus que Ford continuera de payer Volvo en 2021 pour acheter ses crédits. »

Parmi les bons élèves se trouve également Renault, qui a déclaré un pool ouvert pour revendre ses crédits au plus offrant. A ce jour, Renault (avec Dacia et Alpine), Nissan et Mitsubishi reportent de manière individuelle leurs émissions de CO2 à la Commission européenne. En retard sur les objectifs, des marques comme Mercedes-Benz, Jaguar Land Rover (qui bénéficie d’une dérogation avec un objectif plus élevé de 132 g/km), voire Kia ou Hyundai (qui n’ont pas mis leurs CO2 en commun), peuvent faire partie des potentiels candidats.


(*) Avant l’Europe, Tesla et FCA avaient finalisé un accord de ce type aux Etats-Unis