Sergio Marchionne est assurément un grand patron atypique et il avait pris le parti d’en jouer avec maestria au fil du temps. Parmi le recueil d’anecdotes illustrant le sujet, deux peuvent être subjectivement retenues. D’abord, lors d’un salon automobile international, les équipes de Fiat attendent l’arrivée du patron et une certaine tension est palpable, surtout que par talkie-walkie, l’escadron parti à l’accueil VIP ne voit rien venir et que les téléphones restent muets. Soudain, un léger mouvement et Sergio Marchionne apparaît au coin du stand, avec son entourage, un badge « exposant » autour du cou… Puis, lors d’un déjeuner avec Sergio Marchionne au Cercle de l’union interalliée, lieu connu pour ses règles vestimentaires strictes, il fallut arriver tôt et prévenir la direction du Cercle et les équipes d’accueil que l’homme qui allait arriver en pull-over noir, sans doute pas rasé de frais et un paquet de cigarettes à la main, n’était autre que le président de Fiat et qu’il convenait donc de ne pas l’éconduire. Il en fut ainsi et Sergio Marchionne put même fumer durant tout le repas dans le salon privé…


2004 : une discrète arrivée

À son intronisation en tant qu’administrateur délégué de Fiat SpA le 1er juin 2004, Sergio Marchionne n’a pas encore acheté ses pulls en cachemire noir et arbore des élégants costumes sombres correspondant à son image de financier. Beaucoup d’observateurs, surtout en interne, ne donnent pas cher de sa peau. Il ne fait pas partie du clan Agnelli, bien qu’il ne soit pas inconnu, car il a intégré le board de Fiat dès 2003, après avoir redressé SGS (contrôle, certification), qui appartient au holding du groupe, aujourd’hui Exor. Et n’oublions pas que le groupe est présidé par l’aristocrate aussi élégant que brillant, Luca Cordero di Montezemolo. En outre, alors que les car guys à la Bob Lutz sont encore très puissants, il n’est ni ingénieur ni expert du produit automobile. Bref, beaucoup voient en lui un triste sire financier de passage pour stopper l’hémorragie du groupe. Fiat est en effet dans une situation dégradée en 2004, avec une dette très lourde qui se creuse régulièrement, des lancements de produits qui sont souvent des échecs retentissants et un outil industriel obsolète, Sergio Marchionne n’hésitant pas à parler « d’usines à la Dickens ».


Les « kids » de Marchionne

Ses premières mesures surprennent : ce sont les cols blancs qui sont bousculés ou écartés, tandis qu’il noue un dialogue fécond avec les puissants syndicats italiens et ménage les ouvriers. Cela séduit à gauche, mais c’est un malentendu : Sergio Marchionne est un pragmatique qui adapte sa stratégie aux situations, il le démontrera ensuite, les cas Lancia ou Termini en étant les symboles.
Toujours au chapitre du management, il met en place une équipe rapprochée d’une petite centaine de jeunes cadres, souvent moins de 40 ans, qui concentre toutes les responsabilités. Ce sont les fameux kids de Marchionne. Ils font aujourd’hui les beaux jours de Fiat Chrysler Automobiles et surtout d’autres groupes, PSA ou Volkswagen par exemple. Un ancien kid, aujourd’hui dans le top management d’un autre constructeur, confie : « C’était une période à part, de nouvelles méthodes. Sergio Marchionne est inclassable et c’est le plus marquant des grands dirigeants qui m’ont supervisé jusqu’à présent. » Son management a d’ailleurs inspiré aux équipes de la Harvard Business School une étude désormais célèbre. Mais pour ceux qui voulaient aller trop loin dans le bienveillant « storytelling », Sergio Marchionne cassait lui-même le mythe :

« Je responsabilise beaucoup mes managers, mais celui qui s’assoit, je lui enlève la chaise. »


La naissance de « Super Sergio »

Interviennent alors les deux premiers coups de maître qui vont forger la légende de Sergio Marchionne et consolider durablement sa position. Début 2005, il se penche sur la participation de General Motors au sein de Fiat et sur l’option d’achat figurant au contrat. C’est le fameux épisode du put (option de vente), conclu grâce une armée d’avocats et qui permet à Fiat d’empocher quelque 2 Mds€ ! En période de vaches maigres, c’est inespéré.

"Nous sommes l'Apple de l'automobile et la 500 est notre iPod."

En 2007, Sergio Marchionne impose à ses équipes d’avancer de trois mois la présentation de la nouvelle Fiat 500. Rendez-vous est pris le 4 juillet, soit cinquante ans jour pour jour après la première version. Dès les premiers mois de commercialisation, le succès est vertigineux en Europe. Luca de Meo, désormais au sein du groupe Volkswagen et président de Seat, revient sur ce projet hors du commun dans son livre « De 0 à 500 ».


Prise de contrôle de Chrysler pour zéro dollar

Sergio Marchionne, Barack Obama
Sergio Marchionne et Barack Obama

Toujours fragile, le groupe Fiat est néanmoins en partie remis sur les rails quand le gouvernement américain lâche Lehman Brothers, ce qui aboutira à la grande crise financière de 2008-2009. C’est le troisième coup de maître, via d’habiles négociations avec Barack Obama, de celui qui devient « Super Sergio » en Italie. Fiat prend 20 % de Chrysler (placé sous le chapitre 11 de la loi sur les faillites) pour zéro dollar, puis 35 % en tenant ses engagements contractuels. Et au sein de Chrysler, on trouve aussi Jeep et Ram, qui peuvent être utiles pour la suite. Fiat et Chrysler donnent naissance à FCA, un nouveau géant bicéphale entre le Lingotto et Auburn Hills. Opel a failli compléter l’attelage, mais Angela Merkel s’y est opposée, Sergio Marchionne reconnaissant après coup que cela aurait peut-être fait beaucoup... Cette période est aussi marquée par une cure d’austérité en Italie, avec la douloureuse fermeture de l’usine de Termini et la tension entourant les référendums sur l’encadrement du travail, à Mirafiori comme à Pomigliano. Pour introduire cette flexibilité dans le travail, celui qu’on surnomme parfois « le joueur de poker », qui est en fait féru du jeu d’échecs, n’hésite pas à claquer la porte de Cofindustria (le Medef italien, en schématisant). Pour lui, la globalisation n’est pas un vain mot et certains, patrons comme syndicalistes, lui en garderont rancune.


Ferrari s’émancipe

Le quatrième tour de force de Sergio Marchionne concerne Ferrari, même si cela conduira à sa brouille avec Luca Cordero di Montezemolo, qu’il évincera du groupe (qui l’eût cru en 2004…). Si Ferrari doit rester une idole, elle ne doit pas se limiter à être un joyau de la couronne sous verre. Flairant le potentiel financier de la marque, l’introduction en Bourse est un succès et la valorisation est aujourd’hui colossale. Dans le sillage du cheval cabré, Sergio Marchionne veut miser sur le haut de gamme et parie sur Jeep, Alfa Romeo et Maserati. C’est l’un des axes directeurs du plan stratégique 2018-2022 qu’il a présenté le 1er juin dernier, à l’occasion d’une conférence au long cours, comme il les aimait.
La voie est tracée pour son successeur Mike Manley, qui devra aussi rouvrir quelques dossiers souvent reportés à l’aune d’arbitrages budgétaires : l’appauvrissement des gammes Fiat et Chrysler, un retard technologique sur l’électrification et la connectivité, l’absence de synergies significatives dans le groupe ou encore la grande alliance avec un autre groupe. Ce dernier point constitue sans doute le seul regret, même si le terme est impropre, qu’aurait eu Sergio Marchionne en prenant sa retraite.



À retenir
  • Le chiffre d’affaires du groupe Fiat est passé de 47 Mds€ en 2004 à 110,9 Mds€ en 2017. 

  • La dette, creusée à hauteur de 15 Mds€ en 2004, a été réduite à 0 en 2017.

  • Les ventes sont passées de 1,7 million de véhicules en 2003 à 4,7 millions en 2017.